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#1 29/05/2007 23:27:21

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Administrateur
Date d'inscription: 18/08/2005

La mort de Phèdre analysée

PHEDRE

Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un oeil profane, incestueux.
- Opposition entre le fils (chaste) et l'oeil (incestueux), qui renforce la faute de Phèdre, amoureuse alors que son fils est respectueux. Comme toujours chez racine, l'oeil et le regard ont une importance capitale, et l'expression "jeter un oeil profane" est une métaphore pour dire qu'elle est amoureuse.

Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;
- Métaphore, limite allitération ? ff ? en tout cas le ciel en est cause, la flamme n'est pas apparue à cause de Phèdre elle-même, ce qui contraste avec les vers précédents

La détestable Oenone a conduit tout le reste.
- Ici encore, faute extérieure : Oenone. Le début de la tirade est donc particulier : un vers d'introduction (écoutez-moi), deux vers où Phèdre explique la situation : elle est amoureuse de son (presque) fils qui n'est pas amoureux d'elle. Les deux vers suivants sont les coupables désignés par Phèdre (rejetant donc la faute sur les autres) : le ciel (cf le Fatalisme racinien et janséniste) et Oenone, qui est "détestable".


Elle a craint qu'Hippolyte, instruit de ma fureur,
- Encore un F ? flamme funeste qui devient fureur... mais là je suis parti à la chasse aux F, donc ça ne compte plus - notons juste que l'amour de Phèdre est toujours négatif (logique) : profane, incestueux, funeste, fureur... elle se fait honte et se sent coupable, ce qui l'amène évidemment à se suicider. Ses derniers mots ne peuvent qu'être négatifs vis-à-vis de tout ce qui la pousse à mourir, en premier lieu son amour impossible pour Hippolyte

Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
- Reprise du symbole de la flamme, le père Racine sait filer ses métaphores ; ici encore, le feu est horrible et présenté négativement

La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
- Faible parce qu'amoureuse, je suppose - donc extrêmement

S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.
Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
- Comme déjà dit, face au feu de Phèdre, Oenone "cherche" à éteindre la passion de sa maîtresse. C'est dans la réaction face à la flamme qu'elle meurt. Elle aurait pu prendre un bain... mais là encore, la fatalité - qui est en fait l'incarnation de la pulsion mortelle de Racine envers tous ses personnages, puisqu'il ne peut pas s'empêcher de les massacrer les uns après les autres ; pulsion qui provient peut-être d'une éducation austère et janséniste dans laquelle la mort était révérée (le paradis) mais interdite (le suicide mène à l'enfer), ou encore d'un désespoir compréhensible, puisque nos actes ne peuvent nous sauver et que nous sommes prédestinés à être maudits (et rarement sauvés)... Oenone meurt, donc, parce qu'elle se sent trop coupable d'avoir menti à Thésée et ainsi condamné Fred.

Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
- J'aurais été tuée bien plus tôt - par thésée probablement - à coups d'épée...

Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
- ...Si j'avais démenti les paroles d'Oenone et m'étais présentée comme amoureuse de l'innocent Hippolyte. MAIS je ne l'ai pas fait, et j'ai laissé la vertu d'Hippolyte être soupçonnée par tout le monde à cause d'Oenone. Ici Phèdre se rend compte qu'elle serait déjà morte si elle avait avoué ses torts dès le début. Il est intéressant de constater qu'une fois encore, le héros racinien a conscience que sa perte aura(it) de toute façon (eu) lieu : soit tuée par Thésée, parce que coupable d'aimer le fils du roi - ce qui n'est pas arrivé, et qu'elle imagine au conditionnel ici ("aurait déjà tranché") ; soit suicidée (ce qui arrive pour de bon), parce que trop coupable : elle aurait mieux fait d'avouer et ainsi d'épargner Hippolyte. Ce qui est aussi excellent, c'est que Racine se débarrasse de deux personnages (déjà tragique en soi, bouh) tout en accentuant encore plus l'horreur de la pièce : Hippolyte est non seulement mort, mais il est aussi mort à cause de Phèdre, qui ne peut ainsi échapper au suicide. La fatalité (si on le prend comme ça, la raison de l'amour de Phèdre - et on doit le prendre comme ça, la fatalité est partout - et tout - chez Racine) a fait d'une pierre deux coups : elle a précipité la mort d'Hippolyte, puis la culpabilité de Phèdre, puis son suicide. Trois coups, même, puisque Thésée perd quand même sa nouvelle femme et son fils en moins de deux heures, et ça c'est franchement pas d'bol.

J'ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
- Elle a voulu prendre un chemin plus lent (que le fer) pour mourir, donc le suicide lent par le poison. En fait, Phèdre ne "veut" rien (elle ne choisit pas l'épée plutôt que le poison, elle choisit le poison parce qu'elle n'a pas choisi l'épée et donc sauvé Hippolyte), elle réagit trop tard face aux événements. Si elle aurait su qu'Hippolyte mourrirait, elle aurait avoué (et se serait sûrement suicidée de honte, comme on la connaît) plus tôt. Là, elle se suicide par défaut, parce qu'elle a tout perdu, parce qu'elle est coupable et honteuse. Je pense donc que le "j'ai voulu" est à comprendre dans le sens qu'elle a voulu se suicider, pas qu'elle a voulu se suicider "par un chemin plus lent".

J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
- Là encore, tout le symbolisme de la flamme, de la chaleur qui emplit Phèdre est repris

Un poison que Médée apporta dans Athènes.
- Médée est une sorcière, je ne sais pas si elle a beaucoup d'importance, mais je suppose que non. Pas de magie chez Racine... donc Médée est un peu la dealer du coin

Déjà jusqu'à mon coeur le venin parvenu
- C'est une métaphore : le venin ne s'attaque pas forcément au coeur (et puis Racine n'en savait sûrement rien). Il est plus probable que le coeur soit simplement l'âme de Phèdre, ou une métaphore pour son être (ou sa vie)

Dans ce coeur expirant jette un froid inconnu ;
- Le "froid inconnu" est peut-être une métaphore pour la mort. Froid, parce que les cadavres sont froids, les tombes, etc., contrairement à... la flemme de Phèdre ! Sa flemme qui anime depuis longtemps son coeur (la Phèdre de Racine est une amoureuse de bout en bout, son feu est aussi sa vie) est éteinte, ou s'éteint à cause du poison. L'inconnu est certainement l'inconnu de la mort, ou alors un froid particulier, parce qu'elle n'a jamais pu en sentir de pareil. Phèdre désire aussi retrouver la paix : le froid du poison est une réponse à son amour brûlant et culpabilisant.

Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage
- Non seulement sa vue (encore la vue) se brouille, mais en plus le nuage fait lien avec le vers suivant (joli coup !)

Et le ciel, et l'époux que ma présence outrage ;
- Thésée n'est pas le seul à en vouloir à Phèdre, d'après elle le ciel est aussi outragé par sa présence. Le fatalisme de Racine est tellement énorme que non seulement le ciel la rend amoureuse, mais en plus il lui en veut pour ça ! Quel salaud ce ciel, quand même.

Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
- La vue est les yeux reviennent pour la millième fois chez Racine

Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté.
- Les yeux qui sont actifs, et non pas passifs comme le veut la coutume : ce sont eux qui souillaient le jour. Sympathique métaphore, qui clôt la tirade funeste de Phèdre par une sorte de pirouette stylistique : Racine ne nous dit pas que ses yeux se sont fermés (puisqu'elle meurt), mais Phèdre elle-même nous le fait comprendre, puisque ses yeux perdent la clarté alors que la mort arrive enfin.


PANOPE

Elle expire, Seigneur.
- Panope, dans sa grande perspicacité, conclut enfin avec neutralité (et moins de lyrisme) que Phèdre est morte.

THESEE

D'une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
- La mémoire d'une action si noire ne disparaît pas avec elle. En effet, même si Phèdre s'est suicidée (et s'en trouve en fait fort aise), ça ne ramènera pas Hippolyte (ni Phèdre, on s'y attendait) qui manque toujours au roi.

Allons, de mon erreur, hélas, trop éclaircis,
- Et ouais ! Son erreur, parce qu'il a fait exiler son fils qui en est mort ; éclaircis, parce que c'est JUSTEMENT grâce à son erreur que Phèdre a révélé qu'elle était amoureuse d'Hippolyte. Comme souvent, les vers de Racine sont bourrés d'un sens qu'on ne voit certainement pas... disons, au théâtre ?

Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils.
- Les pleurs (l'oeil, presque systématiquement utilisé comme métaphore pour un personnage ; ici ce sont les pleurs des vivants) et le sang (donc le coeur ; ici il s'agit du sang d'un mort) ! Racine est une fois encore d'un tragique poignant (même si on le savait déjà), puisque la tristesse des vivants se mêle aux restes des morts, ce qui est peut-être plus triste que les restes des morts se mêlant avec les restes des autres morts

Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
- Quand je parlais de restes... Hippolyte n'a pas été déchiqueté, ce qu'il en reste en fait, c'est simplement son corps ; son âme a disparu, puisqu'il est mort

Expier la fureur d'un voeu que je déteste.
- Ici encore, entendre le vers au théâtre empêche la plupart de ceux qui ne connaissent pas la pièce de comprendre le sens profond... Thésée fait probablement allusion à son dialogue avec Neptune, qui a précipité la mort d'Hyppolite à l'aide de son monstre marin.

Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités ;
- Et ouais, parce que non seulement il est mort, mais en plus il est mort sans raison ! Hippolyte est le mec cool du roman en fait, il n'avait rien demandé à personne et il est mort malgré tout...

Et pour mieux apaiser ses mânes irrités,
- Robert, mânes : âmes des morts, dans la religion romaine. Mort pour rien, Hippolyte est furax, et il faut aller l'apaiser...

Que malgré les complots d'une injuste famille,
- Injuste parce que Phèdre a menti en laissant faire Oenone

Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille.
- Thésée décide d'adopter Aricie, c'est ainsi que Thésée espère finalement apaiser l'âme de son défunt fils.

Cette merveilleuse interprétation vers par vers n'est probablement pas sans erreurs : déjà, ça fait des siècles que j'ai lu la pièce ; ensuite il est 23:09 et je suis un brin fatigué ; et finalement, il y aura toujours des points sur lesquels on pourra tergiverser. Mais bon.


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